Neuf ans après le discours de la Sorbonne : qu’a réellement accompli l’Europe ?

Géopolitique
12.10.2026
4 Minutes

À l’invitation du German Council on Foreign Relations (DGAP), Garance Pineau a participé à Berlin à un échange réunissant responsables politiques et experts européens afin d’évaluer l’héritage du discours de la Sorbonne prononcé par Emmanuel Macron. Les discussions ont permis de dresser un bilan des avancées européennes depuis 2017 et d’examiner les conditions permettant à la France et à l’Allemagne de transformer leurs ambitions communes en davantage de puissance, de compétitivité et de souveraineté européennes.

Retrouvez ci-dessous les principaux enseignements de cette réflexion.

Neuf ans après le discours de la Sorbonne, quels résultats concrets l’Europe a-t-elle obtenus en matière de souveraineté européenne ?

À l’examen des faits, le bilan apparaît globalement positif. L’intuition fondatrice du discours de la Sorbonne était que l’Europe devait se donner les moyens de décider par elle-même et de réduire ses dépendances stratégiques. Les événements survenus depuis lors ont largement confirmé la pertinence de ce diagnostic.

Le contexte politique a considérablement évolué. En France, les thèses prônant une sortie de l’Union européenne ou de la zone euro ont quasiment disparu du débat public. Dans le même temps, la notion de souveraineté européenne, encore novatrice lors de son émergence, s’est progressivement imposée dans l’ensemble de l’Europe. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès publiée en 2021 révélait ainsi que 63 % des Allemands et 69 % des Polonais soutenaient ce concept.

Concrètement, l’Europe a enregistré plusieurs avancées majeures au cours des neuf dernières années, notamment :

  • Réponse à la crise du Covid-19 grâce à un plan européen de relance d’une ampleur sans précédent.
  • Soutien substantiel apporté à l’Ukraine.
  • Mise en place des fondements d’une culture stratégique européenne commune en matière de défense.
  • Création d’un Fonds européen de défense doté de 8 milliards d’euros.
  • Renforcement du mécanisme européen de protection civile, aujourd’hui mobilisé pour soutenir les États membres confrontés à des incendies de plus en plus sévères.
  • Élaboration de cadres réglementaires européens pour l’économie numérique.
  • Création d’un réseau de 65 universités européennes.
  • Doublement du budget du programme Erasmus.

Si ces initiatives éducatives ne relèvent pas directement de la souveraineté au sens strict, elles contribuent à renforcer le sentiment d’appartenance européenne, socle indispensable à toute souveraineté durable.

Si la vision stratégique était largement juste, pourquoi les progrès ont-ils souvent été plus lents et plus difficiles qu’attendu ?

Cette question renvoie à un dilemme récurrent de la France : notre pays produit souvent des idées ambitieuses et visionnaires, mais peine parfois à les traduire en réalisations concrètes.

L’histoire européenne offre de nombreux exemples en ce sens : le plan Briand de 1929, la Communauté européenne de défense en 1954, le plan Fouchet, le projet de Confédération européenne porté par François Mitterrand ou encore le traité constitutionnel européen. Dans bien des cas, la France a privilégié la force de l’idée et la cohérence de la vision, au détriment de la méthode, de la construction de coalitions, de la diplomatie et de la mise en œuvre.

Les circonstances entourant le discours de la Sorbonne illustrent cette difficulté. Prononcé en septembre 2017, au tout début des négociations de coalition en Allemagne, ce discours témoignait, sinon d’une méconnaissance, du moins d’une compréhension insuffisante des réalités politiques et des sensibilités de l’autre côté du Rhin.

Aujourd’hui, toutefois, le défi a changé de nature. La question centrale est désormais celle de la confiance et de la crédibilité. Dans de nombreux pays européens, les partenaires de la France considèrent que celle-ci n’a pas démontré une détermination suffisante pour traiter certaines fragilités structurelles, notamment en matière de finances publiques, de retraites, de marché du travail ou encore de capacité d’investissement dans l’avenir.

Les pays qui ont entrepris des réformes profondes après avoir été considérés comme les « hommes malades » de l’Europe peuvent légitimement s’interroger sur la portée d’une ambition française qui ne s’accompagnerait pas d’une transformation interne comparable. Le rétablissement de la crédibilité économique et budgétaire de la France est donc devenu une condition essentielle pour que ses propositions continuent de peser dans les débats européens.

Que reste-t-il à accomplir et quel rôle la France et l’Allemagne doivent-elles jouer dans la prochaine phase de l’intégration européenne ?

Malgré les avancées enregistrées depuis le discours de la Sorbonne, l’Europe est aujourd’hui confrontée à un nouveau défi existentiel. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, l’intensification des incertitudes géopolitiques et la concurrence croissante de la Chine imposent à l’Europe de dépasser la préservation de ses acquis pour bâtir les fondations de sa puissance future.

L’Europe dispose pourtant d’atouts considérables : un marché de 450 millions de citoyens, une base industrielle solide, des centres de recherche de premier plan, des entreprises innovantes et une épargne privée abondante. Le diagnostic est désormais largement partagé. Comme l’ont montré les rapports Draghi et Letta, les priorités sont clairement identifiées.

Une véritable stratégie européenne devrait s’articuler autour de trois axes majeurs :

  • Soutenir l’innovation

Favoriser l’émergence de champions technologiques européens et construire un écosystème capable d’articuler recherche, investissement public, capital privé et développement industriel à grande échelle, à l’image de ce que la Silicon Valley a permis aux États-Unis.

  • Garantir la sécurité

Transformer l’augmentation des budgets de défense en capacités européennes concrètes grâce à une planification commune, une visibilité industrielle de long terme et une préférence européenne renforcée dans les achats de défense.

  • Mobiliser l’épargne européenne

Orienter davantage de capitaux vers le financement des entreprises européennes. L’Europe dispose d’une épargne abondante, mais une part trop limitée de celle-ci est investie dans les actifs productifs, l’innovation et la croissance. Les Européens doivent devenir les premiers investisseurs de l’économie européenne de demain.

La bataille des idées a, pour l’essentiel, été remportée ; l’enjeu réside désormais dans la mise en œuvre.

Dans cette perspective, la France et l’Allemagne demeurent le moteur indispensable de cette dynamique. La France doit restaurer sa crédibilité en poursuivant l’assainissement de ses finances publiques et les réformes structurelles, tandis que l’Allemagne doit contribuer à l’effort d’investissement nécessaire au renforcement de l’autonomie stratégique européenne. En privilégiant la complémentarité plutôt que la concurrence, les deux pays peuvent transformer les atouts de l’Europe en véritable puissance et garantir un continent à la fois prospère, innovant, sûr et souverain.

Comme l’affirmait Jean Monnet, l’Europe progresse à travers les crises en inventant les solutions qui permettent de les surmonter. L’enjeu est désormais de faire des défis actuels les fondations d’une Europe plus forte.

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